© Mathieu Onuki & Seokkyung Bae

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Bartleby

nov
00
Théâtre de la Ville, Paris

Dans l’inachèvement du sens

C’est sur les pas du Bartleby d’Herman Melville que François Verret trace sa création. Dans ce récit qu’un avoué fait de son mystérieux copiste, le lecteur arpente les « contours déchiquetés » d’une vérité toujours fuyante. C’est cet inachèvement du sens que le chorégraphe, expert en identités labyrinthiques, s’emploie à mettre en corps et en voix, avec le musicien Jean-Pierre Drouet, deux acrobates et des interprètes rompus à un art des méandres.

Ce n’est pas pour rien que Bartleby a notoirement intrigué certains philosophes (Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Giorgio Agamben…) : dans ce récit une énigme, « Melville nous laisse un signe à déchiffrer, un signe qui échappe à la raison, un signe fait pour être questionné plutôt que résolu ». François Verret est là en terrain familier : comment tisser, avec le fil de ce qui échappe à la loi commune, la conscience ouverte d'un théâtre des lisières.

Jean-Marc Adolphe

 

Générique

Bartleby
d’après Bartleby le scribe d’Herman Melville

Mise en scène : François Verret

Avec : Jean-Pierre Drouet, Atsama Lafosse, Mahmoud Louertani, Benjamin Monnier, Esther Salomon, Abdeliazide Senhadji, François Verret

Scénographie : Claudine Brahem
Espace sonore : Etienne Bultingaire assisté d’Eric Le Gallo
Lumières : Christian Dubet assisté de Gwendal Malard
Textes : Herman Melville, Christophe Tarkos et Esther Salomon, François Verret
Régie plateau : Alain Nicolas assisté de Sébastien Lamouret

Co-production : Théâtre de la Ville, Paris | La compagnie FV, Paris | Théâtre National de Bretagne, Rennes | Espace des arts, Chalon-sur-Saône | Polyphon.
Avec l’aide de l'Adami.

 

Bartleby par Bernard Raffalli

Lectures : le point de départ des créations majeures de François Verret
François Verret a fait de ses lectures le point de départ de ses créations majeures. Après Thomas Mann ou Dostoïevski, il s'est attaché cette fois à Bartleby, court et puissant chef d'œuvre de Melville, œuvre difficile, pavé lancé par l'écrivain entre deux silences, entre le fiasco du Grand Escroc et l’ultime récit de Billy Bud. Bartleby a d'ailleurs déjà inspiré deux adaptations cinématographiques, deux opéras et pas mal d’essais (Deleuze, Arendt, Blanchot, etc.). L’histoire en est des plus simples : un clerc d’avoué à New York, homme sans passé et sans avenir apparent, désoriente son entourage de travail par un comportement insolite. Au lieu d’obéir, il dit seulement : I would prefer not to (« je préfèrerais ne pas »).

« J'aimerais mieux ne pas appartient à l’infini de la patience, ne laisse pas prise à l’intervention dialectique : nous sommes tombés hors de l’être, dans le champ du dehors où, immobiles, marchent d’un pas égal et lent, vont et viennent les hommes détruits » commente Maurice Blanchot. Bartleby vivant et fantôme, demeure un des grands textes énigmatiques de la littérature : on a pu voir en lui un héros nihiliste, un aventurier mystique, une figure allégorique de l'écrivain. Pour François Verret, Bartleby révèle surtout la déraison de ceux qui l’entourent et qui prétendent justement incarner la raison : « une question s'impose : qu'est-ce qui relie les êtres dans cet espace de travail, cette petite entreprise que dirige un homme, avec ses trois employés. L'arrivée de B., l’inconnu, remet en cause une communication fondée sur l’habitude et la convention. B. oppose aux présupposés sa propre logique qui est celle de la préférence. Ni caprice ni fantaisie, mais une nécessité profonde à ce choix. Difficile à dire, à expliquer en tout cas. La logique du monde à travers cette fiction se voit déstabilisée. Que signifie être là dans le temps présent debout sur ses deux pieds ? Quelle légitimité ont les lois pour perdurer ? Jusqu’où peut aller la logique de préférence ? Comment vivre parmi les autres quand on est porteur d’une telle originalité ? Attention : originalité n’est pas extravagance. Originalité dérive d'origine. Cet original n’est pas particulier. Il est ici et maintenant avec des potentialités mystérieuses et derrière lui, un chemin dont on ne sait rien. Il préfère ne pas dire où il est né, ne pas répondre aux questions, demeurer insaisissable. On s’interroge sur ses déterminations, mais les connaît-il lui-même ? »

Le spectacle rend compte de cette expérience de lecture très intime, des échos qu’elle suscite dans la conscience du chorégraphe, de la façon dont cette lecture induit un mouvement intérieur qui va se donner à voir. Ici et là, la matière en jeu n'est-elle pas le silence ? Ce silence auquel le conduisit la démarche d’écriture de Melville, qui finit par ne plus s’exprimer que par une parole poétique. Ce silence de la danse où se résout peut-être le mieux une énonciation simple, en actes, d’une parole venue d'une langue étrangère. Un silence qui n’empêchera d'ailleurs pas à la parole de Melville de venir çà et là colorer les images chorégraphiques.

Le traitement de l’espace sera ici plus capital que jamais
Un espace en construction et en déconstruction permanente, délibérément instable et nocturne, éloigné de tout effet de réel, un champ et un hors-champ, travaillés par les apparitions et les disparitions des personnages sans entrées et sans sorties. Un espace propre à tout un jeu de déplacements en rotation et translation qui rendent quasi tactile la profondeur du mystère : « cet espace vide est le Temps, tout simplement, qui se matérialise par effets d'accélérations et de décélérations signifiants. Des tensions, des forces antagonistes travaillent sans cesse cet espace non balisé. »

Cette « amicalité » chère à Melville et à François Verret
Toute création, selon Verret, est aventure. Pour celle-ci qui est de taille, il s’est associé des talents fidèles et aussi quelques nouveaux venus. Il réalise à sa manière le rêve profond de Bartleby, non révolté mais affligé de l’absurdité des relations humaines dans le monde moderne, et qui rêve d’une société fraternelle où il serait possible de sentir, de penser, de créer ensemble, et où chacun demeurerait irréductiblement singulier.

Jean-Pierre Drouet est présent avec ses objets musicaux qui intensifient le traitement de l'espace, et la lumière est conduite par Christian Dubet. Participent à cette création deux jeunes comédiens issus du TNB, ainsi que deux acrobates, un porteur et un voltigeur, dont l’interaction soulève à elle seule, par la notion de contact de main-à-main, la question brûlante de la confiance humaine. Tous ensemble réalisent dans l’acte partagé du spectacle cette « amicalité » chère à Melville et à François Verret, où vibre l'intensité de l'être réconcilié avec la communauté au moment même où l’évolution de la vie moderne, comme l’avait pressenti Melville, risque bien de déboucher sur une mascarade universelle de faux-semblants, de trahison aux autres et à soi-même.


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