© Mathieu Onuki & Seokkyung Bae

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Chantier Musil

nov
02
Théâtre National de Bretagne, Rennes

Notre travail commence à la lecture de L’Homme sans qualités. Ce texte écrit par Robert Musil est un récit fictif qui se déploie autour d'une figure centrale : Ulrich.
À travers le regard d’Ulrich, Musil se propose de re-présenter la réalité toute entière dans son devenir changeant — qui, de ce fait, est destinée à rester un fragment éternellement inachevé, qui n’a ni centre ni fin. Il affirme le caractère multiple et mouvant de la réalité, l’inexistence d’une réalité ou d’une vérité donnée. Il n’existe que le jeu des dieux avec les dés, le carroussel sans fin de toutes les interprétations possibles, les couleurs changeantes des possibilités…L’espace du récit, c’est la Cacanie. Une ville, une grande ville. Peuplée de gens de toutes sortes, hommes et femmes de qualités, des gens qui ont des métiers, des statuts, des identités, des propriétés, des certitudes...
C’est à partir de ce regard-pensée de Musil-Ulrich que nous inventons une écriture scénique. Pour ce faire, nous inventons les outils — cinémécanique, espace-fil, figures-mannequins — qui nous semblent aptes à traduire en actes notre vision de l’univers créé par Musil. Ainsi le plateau sera le lieu d’invention d'une langue qui croise une multiplicité de points de vue, mais aussi une pluralité de styles, liée aux différentes visions subjectives dont les artistes sont les porteurs.

François Verret

 

Générique

Chantier Musil

Mise en scène : François Verret
Avec la collaboration de Sylvie Blum

Avec : Gaëtan Besnard, Mathurin Bolze, Jean-Pierre Drouet, Christian Dubet, Vincent Fortemps, Dimitri Jourde, Alain Mahé, Irma Omerzo, François Verret

Musique : Fred Frith et Jean-Pierre Drouet
Création sonore : Alain Mahé
Lumières : Christian Dubet assisté de Gwendal Malard
Scénographie : Claudine Brahem
Éléments scénographiques (mannequins, masques) : Zouzou Leyens
Plasticien : Vincent Fortemps
Montage vidéo : Françoise Arnaud
Régie vidéo : Gaëtan Besnard
Régie générale : Jean-Noël Launay
Construction décor : Vincent Gadras et Stéphane Potiron

Avec la participation de toute l’équipe du TNB

Remerciements : Atelier Proscenium, Rennes
et pour les voix : Paulette Beffar, Sylvie Blum, Gaëlle Héraut

Durée : 60 minutes

Co-production : Théâtre National de Bretagne, Rennes | La compagnie FV, Paris | Théâtre de la Ville, Paris | Festival d'Avignon | Théâtre des Salins Scène Nationale, Martigues | Le Cargo Maison de la Culture, Grenoble

 

Chantier Musil par Irène Filiberti


La lecture de L’Homme sans qualités révèle de profondes analogies entre l’époque qu’il décrit et la nôtre. La création de Chantier Musil est un spectacle à découvrir à la façon d’un paysage mental.

Impossible de rendre compte de l’immense roman inachevé de l’écrivain autrichien. Pour saisir les principaux éléments de cette fresque foisonnante, le chorégraphe réunit ses compagnons de recherche sur un principe commun, l’incertitude qui anime le personnage principal du roman, Ulrich. Dans l'espace du doute que met toujours en oeuvre le travail de François Verret, marches et mouvements acrobatiques sont entourés de sources lumineuses. Echos et dissonances des compositions sonores, déséquilibres des corps et dessins sur écrans sculptent le mouvement dans l'espace. Une écriture qui semble procéder par allègement des corps et de l’esprit. Une lucidité particulière s’empare des interprètes, en constante recherche d’équilibre, d’harmonie. Comme dans un exercice proche de la métaphysique, ils relient leurs gestes et leurs pratiques créant un paysage commun. Précieux ajustements où le dessin réveille le texte, où le mannequin appelle le corps. La scénographie entre dans la danse avec les éclats de ses portants métalliques, le graphisme oblique de ses cordes de chanvre, ses plates-formes hautes où gravitent des hommes au bord du vide. Ils sont tour à tour, du moins on le soupçonne, l’ombre de l'écrivain autrichien central, Ulrich, et bien d'autres figures encore, doubles et multiples, anonymes, insaisissables. Apparitions mises en lumière par Christian Dubet, éclairées par des fragments choisis du texte, scandé, récité par François Verret.

Interroger le réel est un leitmotiv dans le travail du chorégraphe. Obstinément, pourrait-on dire aujourd'hui, au vu de ses nombreuses pièces qui, partant de thèmes différents et toujours nourries par des textes forts et énigmatiques, tentent d'en saisir les formes fugitives. Il y eut la tour d'ombres et de lumières où dansait déjà le voltigeur Mathurin Bolze dans Kaspar Konzert. Puis les majestueuses volutes noires de Bartleby, la pièce suivante, consacrée au personnage du roman de Melville. Dans Chantier Musil, à nouveau, la question se pose de l’absurdité des relations humaines dans le monde contemporain, et de l’utopie, celle d’un espace commun où il serait possible de vivre autrement ensemble.

« À propos de chantier, il m’arrive souvent de parler de théâtre » écrivait le photographe Claude Bricage. « Il comparait ce processus en oeuvre à l’image d'une forge de la réalité que tout bâtiment en construction installe dans la ville » commente l’architecte Paul Chemetov. François Verret a lui aussi emprunté ce chemin pour interroger le réel et le sens de l’humain depuis le théâtre et le processus de création, l’espace public et l’architecture. Une traque de la matérialité et du sens qui ne se cache pas sous le masque de l’illusion mais procède par allusions. Dans la transparence des images surgissent des pans de mémoire et d’Histoire, mais aussi des corps à l’aventure, des trajectoires singulières. Construction mentale ou paysage-théâtre, Chantier Musil explore les questions de l’humain et de son environnement, avec distance et ironie, une vision fragmentaire et partagée avec L’Homme sans qualités.






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