© Mathieu Onuki & Seokkyung Bae

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Contrecoup

nov
04
Théâtre National de Bretagne, Rennes

Pas une voie, pas un chemin, mais une multiplicité de chemins pour raconter une histoire, celle de la famille Sutpen...
Ou pour se raconter des histoires à propos des histoires que se raconte Faulkner, qui a toujours dit qu'une histoire commençait avec une image, un personnage, qu’il voyait dans une situation donnée, et que l’écriture de cette histoire visait à l’explication, au dépliage.

En 1957, à l’université de Virginie, un étudiant parlait avec William Faulkner à propos du poème de Wallace Stevens Thirteen ways of looking at a blackbird (Treize manières de regarder un merle), disant la nature insaisissable de la réalité dont on ne perçoit que des fragments trompeurs ou illusoires... L’étudiant demandait à Faulkner : « Est-ce que les gens qui parlent de Sutpen le voient correctement, ou est-ce plus ou moins pour eux comme de regarder un merle de treize façons différentes dont aucune n’est la bonne ? ». Faulkner répondit : « C’est exactement ça, je crois qu'aucun individu ne peut seul voir toute la vérité, elle vous aveugle. Vous la regardez et vous n’en voyez qu’un côté, un autre la regarde et voit l’un des côtés légèrement de travers. Dans l’ensemble, la vérité c’est bien ce qu’ils ont vu, mais personne ne l’a vue toute entière. Sutpen était lui-même un peu trop grand pour que des gens comme Quentin, Miss Rosa et Mr Compson puissent tout voir en même temps. Comme vous dites, ce sont les treize façons de regarder un merle. Mais la vérité, j’aimerais à le penser, est que lorsque le lecteur a lu ces treize façons de regarder le merle, il a sa quatorzieme image à lui de ce merle, laquelle, je voudrais le croire, est la bonne. »

C’est ce même processus de mise en perspective relative du regard, du point de vue de chacun que j’adopte pour l’écriture scénique où plusieurs artistes tentent dans un mouvement d’errance fou, circulaire, de recréer l’histoire de Thomas Sutpen. Ils s’épaulent, se rectifient, se contredisent, se relaient, ils partagent la reconstitution de l’histoire, butent sur l’impossibilité même de raconter, éprouvent soudainement le violent désir de se débarrasser de l’histoire, s'obstinent malgré tout...

C’est une histoire racontée par plusieurs voix, chacune donne sa version des faits, c’est la même histoire vue sous différents angles.

François Verret

Générique

Contrecoup
à partir de la lecture d’Absalon, Absalon ! de William Faulkner

Mise en scène : François Verret
Avec la collaboration de : Sylvie Blum

Avec : Susanna da Cruz, Mitia Fedotenko, Vincent Fortemps, Vincent GomezHannah Hedman, Angela Laurier, Marc Veh, François Verret

Partition sonore : Alain Mahé avec la collaboration de Carol Robinson et Jean-Pierre Drouet
Lumières : Christian Dubet
Images : Vincent Fortemps
Scénographie : Goury

Direction technique : Jean-Noël Launay
Régie lumières : Gwendal Malard
Montage images : Thierry Massé
Conception mannequins et masques : Zouzou Leyens
Fabrication mannequins : Philippe Robert
Construction scénographie : Vincent Gadras
Peintures scénographies : Ludmilla Wolf, Jacqueline Bosson
Collaboration voix : Linda Wise
Couturière : Claude Gorophal

Co-production : Théâtre National de  Bretagne, Rennes | La Compagnie FV, Paris | Théâtre de la Ville, Paris | Opéra de Lille

Contrecoup, par Gwénola David

« Peut-être en est-ce ainsi : c’est inexplicable et nous ne sommes pas censés comprendre »

Dans Absalon, Absalon !, publié en 1936, Faulkner joue avec les emboîtements parcellaires du souvenir et fait vibrer les éclats moirés que réfracte le prisme déformant des sujectivités. Le roman se déploie comme un essai de reconstitution de l’histoire de Thomas Sutpen, un parvenu sans scrupules, un blanc miséreux qui dans son enfance se sentit humilié par un esclave noir, et n’eut dès lors qu’une obsession : acquérir le statut de planteur et fonder sa dynastie afin d’être reconnu et de jouir du prestige dans la société sudiste de propriétaires terriens. Le destin maudit ruinera son grand dessein. Cette tragédie d’ambition déchue, entachée de meurtre et d’inceste sur fond de guerre de Sécession, renvoie à la Bible et répète la malédiction du roi David dans le Livre de Samuel : Henry, fils de Thomas Sutpen, tue son demi-frère Charles qui convoitait sa soeur Judith.

Mais cette épopée biblique transférée dans le Yoknapatawpha, comté imaignaire du Vieux Sud, ne nous parvient que par strates successives, lacunaires, à travers la parole de quatre narrateurs qui évoquent le drame quarante ans plus tard. Ainsi s’entrecroisent les informations livrées par la vieille Rosa Coldfield, qui raconte à Quentin des bribes d’épisodes qu’elle à vécus, les confessions rapportées par M. Compson, le grand-père de Quentin et unique ami de Thomas Sutpen, la voix de Quentin lui-même transmettant à son tour ce conte plein de bruit et de fureur à son ami Shreve McCannon, tous deux essayant de deviner les pièces manquantes du puzzle. La narration, hantée par l’absence, se répercute en une série de réverbérations, ondule dans les marécages viciés de la mémoire. À mesure que progresse l’enquête, hésitante, passionnée, la vérité se dérobe un peu plus, recouverte par l’opacité des témoignages contradictoires, vrillée par les torsades du temps. Le sens se construit dans les béances de l’écriture.

L'invention d'une écriture scénique

Contrecoup n’est pas une adaptation du roman, mais l’invention d’une partition scénique associant des artistes (danseurs, acteurs, acrobates, plasticiens, compositeur...) qui explorent les résonances intimes que ce texte a éveillé en eux.

« Ce n’est pas du coup que nous souffrons, mais de sa fastidieuse répercussion, du contrecoup, des sales conséquences qu’il nous faut balayer au seuil même du désespoir » dit un des narrateurs. François Verret a adopté le même processus de mise en perspective des regards : « l’écriture est une conséquence et non le résultat d’une vision prédéterminée que je demanderais à des artistes d’interpréter. Ce mot-là « interprète » m’est étranger. J’essaie de construire un contexte dramaturgique, de définir des lignes de force qui vont alors susciter des propositions. Ainsi, d'empirisme en empirisme, chacun invente une expression, liée à son idiosyncrasie, à sa nécessité intérieure, à l’alchimie de ses propres déterminations. J’interroge ce qui surgit, pense différentes formes d’articulations entre les plans expressifs, reviens à la charge à l'endroit de la clarté possible, souhaitable, d'un geste en connexion avec le contexte dramaturgique. Non pas pour en entamer le mystère mais l’innerver d’une tension interne dramaturgique et rythmique. L’indicible a alors une chance de surgir ».

Une dramaturgie du temps

Le spectacle longe les spirales de la langue, il en épouse les phrases sinueuses, répétitives, enveloppantes, pour creuser dans l'épaisseur même de l’œuvre, en extraire les motifs et les multiples tensions : l’impuissance de l’homme face à sa destinée, le racisme dans le Vieux Sud décomposé, le diktat de l’échiquier social, le poids de la filiation, l’inévitable pluralité de la vérité...

Sur le plateau, une imposante mécanique trône farouchement et s’ébranle dans un rugissement fracassant. Les personnages sugissent des confins, aussitôt happés par ce manège affolé de la mémoire. La parole passe des uns aux autres, qui se relaient, se contredisent, s’épuisent en conjectures atterrées mais s'obstinent et se reprennent.

Le récit se cherche, travaille les corps, distord les temporalités. Les figures tournoient dans une course illusoire, tentent d'échapper à la machine infernale, inexorablement rappelées par la force centripète de l'histoire, rivées au sol par les filins de la fatalité.

Contrecoup procède par accélération soudaine et catatonie languissante, frictions de sonorités et entrelacs de visions, cristallisation de scènes matricielles et circularité du temps. La gestuelle tantôt se casse en un ânnonement de pantin désarticulé, tantôt cogne l’espace avec un énergie rageuse ou s’esquive avec une souplesse toute féline. Précis, dru, le mouvement s’exacerbe dans la violence vénéneuse des étreintes, des luttes au corps à corps contre les fantômes du passé. L’ombe errante des morts continue de rôder dans le présent. Leur énigme demeure. À nous de tracer notre chemin. Une histoire n’est-elle pas un fil tendu entre deux mondes ?

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