© Mathieu Onuki & Seokkyung Bae

Archives

Do you remember no I don’t

juil
09
Festival Montpellier Danse

L’unique chose qu’une oeuvre d’art puisse accomplir c’est d’éveiller la nostalgie d’un autre état du monde. Et cette nostalgie est révolutionnaire.
Heiner Müller

Le paysage pourrait être une étoile éteinte sur laquelle une équipe de secours d’un autre temps ou d’un autre espace entendrait une voix et découvrirait un mort.
Comme dans tout paysage, le « je », dans cette partie du texte est collectif
Didascalie de Heiner Müller

Par quel mystère la simple vision d’un piano poussé à bout de bras sur un plateau à demi recouvert d’épais gravats de charbon noir suffit-elle à évoquer Heiner Müller, poète des combustions de l’Histoire ? Cette image, qui ouvre Do you remember no I don’t, création de François Verret, répond en puissance à l’oeuvre du plus intense des dramaturges allemands. Celui qui écrivait, en visionnaire noir, dans Paysage avec argonautes : « Des silhouettes dans les décombres/ Indigènes du béton Parade / Des zombies hachés de spots publicitaires / Dans les uniformes de la mode d’hier matin / La jeunesse d’aujourd’hui Spectres/Des morts de la guerre qui aura lieu demain ».

François Verret ne met pas en scène, au sens littéral, Heiner Müller. Souvent la danse efface les traces dont elle s’est nourrie. Elle en fait, au-delà du texte, la sève d’un chant de corps et de visions qui compose un sens en écho. Do you remember no I don’t dit cette faculté d’oubli qui est, peut-être, le lot de toute poésie véritable ; un oubli qui n’est en rien synonyme d’une perte de mémoire sur laquelle toute une « industrie de l’existence » fonde son essor destructeur. François Verret fait encore résonner, à l’intersection de Heiner Müller, « l’aveuglement face à l’apocalypse » que diagnostique le philosophe allemand Günther Anders, pour qui la conjonction d’Auschwitz et de Hiroshima marque l’entrée dans le domaine du possible de la destruction technique et industrielle de l’humanité par elle-même. Soixante-dix ans plus tard, nous n’en sommes pas vraiment sortis, même si les menaces présentes se nomment réchauffement climatique, épuisement des ressources fossiles, crise de l’énergie, course folle aux technologies de pointe, terrorisme international, etc. Tout cela forme l’interlignage du poème chorégraphique qu’offre François Verret, en artiste d’une communauté négative, forcément réfractaire.

Entre réminiscence et pressentiment, Do you remember no I don’t met à nouveau à jour (même si c’est une dimension nocturne qui semble ici dominer) une ligne de faille qui précipite l’être humain dans la confusion de ses sens. Volonté d’en découdre, quand bien même le combat se sait perdu d’avance, avec « les fictions qui nous entourent, nous cernent, nous empêchent de démêler le vrai du faux, le réel du virtuel »; autant qu’avec « les fictions, catastrophes ou divertissements qui nous bercent, nous assoupissent, nous sidèrent, nous font complice ». Au charbon, donc, d’une lutte épouvantable, les protagonistes de cette pièce orageuse –chacun pour soi, ou au diapason d’une fête destroy – tentent de se maintenir debout, faisant front à une adversité d’autant plus insaisissable qu’elle est diffuse.

Do you remember no I don’t est gorgé (jusqu’à saturation, parfois) de voix déformées, fantomatiques, revenantes (« Bonjour ma mort »), de bribes d’un rire caverneux, qui en font une sorte d’oratorio de la catastrophe, soutenu par les notes furieuses arrachées au piano par Séverine Chavrier. De temps à autre émerge tout de même la grâce d’un corps-meneur de revue (Sean Patrick Mombruno) ou encore la douceur d’un choeur ou d’une mélodie (Dorothée Munyaneza), brefs apaisements dans le déchaînement des temps. Et la chorégraphie ? Elle est fragmentée en blocs d’intensités, qui se font écho dans la trame d’un espace clos sur lui-même mais où parois coulissantes, jeux d’ombres et projections filmées font exister un dehors déstructuré, que seul équilibre un balancier métallique, dont joue Jean-Baptiste André. L’oratorio, alors, est aussi cinétique d’un éternel recommencement du temps, dans la vitesse qui sature aujourd’hui les espaces de relation.
Ne nous restera t-il bientôt que la nostalgie douce-amère d’une rengaine légèrement désabusée (Do you remember no I don’t) comme seul viatique pour survivre dans un monde où le commerce des émotions frelatées et la mièvrerie humaniste de discours politiques (Ahmed Meguini et Angela Laurier) pour sunlights médiatiques auront escamoté à jamais tout combustible d’humanité ? Catastrophe à venir, dont François Verret se fait ici sismographe, autant que chorégraphe.

Jean-Marc Adolphe

Générique

Do you remember no I don’t
d’après la lecture de Paysage avec Argonautes de Heiner Müller et Hiroshima est partout de Gunther Anders

Mise en scène : François Verret
Avec la collaboration de : Sylvie Blum

Avec : Jean-Baptiste André, Séverine Chavrier, Angela Laurier, Ahmed Meguini (rôle repris en 2011 par Emmanuel Faventines), Sean Patrick Mombruno, Dorothée Munyaneza

Partition et dramaturgie sonore : Alain Mahé et Géraldine Foucault avec la collaboration exceptionnelle de Graham F. Valentine
Régie son : Géraldine Foucault
Lumières : Christophe Olivier, régie Robin Decaux
Scénographie et construction : Vincent Gadras avec la collaboration de Karl Emmanuel Le Bras
Vidéo : Manuel Pasdelou
Costumes : Eve Le Trévedic
Régie générale : Karl Emmanuel Le Bras
Régie plateau : Karl Emmanuel Le Bras et Manuel Pasdelou
Coordination générale : Marion Piry

Durée : 60 minutes

Remerciements : Jean Vinet, Vincent Buret, Stéphane Chesnais

Production déléguée : Théâtre National de Bretagne, Rennes
Co-production : Théâtre de la Ville, Paris | Festival Montpellier Danse | La Brèche-Centre des Arts du Cirque de Basse-Normandie, Cherbourg | La compagnie FV, Paris

Günther Anders, Hiroshima est partout

Les enfants ont grandi dans des champs de ruines. Comme si les champs de ruines étaient le paysage le plus naturel qui soit. Les paysages ont commencé à se remplir, et ce avec une rapidité à couper le souffle, de sorte que d'un jour à l'autre les déserts sont devenus méconnaissables. Donc les enfants ont oublié. Et ils n'ont pas seulement oublié les paysages désertiques d'hier. Mais aussi l'époque désertique d'avant-hier, dans laquelle les paysages désertiques étaient nés... Et ceux qui avaient été enterrés sous les décombres furent oubliés ; et ceux à qui nous devions la dévastation d'hier également.  

Les traces de l'anéantissement sont effacées ; par conséquent le souvenir des anéantis est anéanti aussi.(...). Le temps de l'anéantissement est effacé, donc le souvenir des anéantisseurs aussi (…) donc aussi la résistance aux anéantisseurs de demain. Donc les survivants sont à nouveau prêts (…) à participer aux nouvelles extinctions, ou du moins à laisser faire.

Galerie

Voir la vidéo