© Mathieu Onuki & Seokkyung Bae

Ice

mar
08
Théâtre National de Bretagne, Rennes

La glace est une métaphore qui opère à une multiplicité d’endroits : en soi, entre deux personnes quelles qu’elles soient, entre deux amants ou bien à travers une micro ou macro-société dans la perte d’empathie et la duplicité des comportements interindividuels. La glaciation est tangible en politique, en économie et dans bien d’autres domaines jusque dans les régions les plus intimes de nos vies. Elle correspond aujourd’hui à cette course absurde et effrénée vers le rien. C’est un geste compulsif de vouloir échapper à un temps de gratuité, de doute, de surprise, un temps non programmé.Notre travail ne consiste pas à figurer quoi que ce soit, mais à nous interroger en actes, devant l’imminence d’une catastrophe :
Ice…so what ? Que faisons-nous de notre temps présent ? À quoi peut-on croire ? Pourquoi et comment traverser un plateau aujourd’hui ? Comment conjurer ne serait-ce qu’un peu la sensation de glaciation mentale que nous éprouvons dans le monde où nous vivons…

François Verret, 15 mai 2007

 

D’abord une image : un terrain vague enneigé où l'on distingue à peine le corps d'une femme dislonquée, nuque brisée.
Si histoire il y a, elle part de cette image et tourne autour du manque, du « trou noir ». Un homme addict à une femme hallucine sa présence dans des désirs de franchissement des limites et de jouissance. La femme sous ses visages multiples, se prête au jeu avec plus ou moins de distance, et en tout cas se met en danger.
En toile de fond de ces visions, l'imminence d’une catastrophe : un paysage de glace qui s'étend, qui affole et contamine les relations entre les êtres, de plus en plus incapables d'empathie.
Il s’agit de soif de posséder et de détruire, de rivalité entre les hommes, mais aussi d’indifférence et de la tentation du néant qui nous traverse.
Le livre Ice dont est inspiré ce spectacle est celui d’une romancière anglaise, héroïnomane, Anna Kavan, dont la vie et l'oeuvre n'ont cessé de plonger dans les côtés obscurs de l'humain. C'est à partir d’extraits de ce roman que Graham F. Valentine, Martin Schütz et Dorothée Munyaneza ont composé la musique du spectacle.
En choisissant de ne pas surtitrer, nous avons souhaité ouvrir au spectateur l’espace d’une perception qui passerait moins par la « volonté de comprendre » que par la sensation.

François Verret, 29 février 2008

Générique

Ice
sur une idée de Graham F. Valentine
à partir de la lecture d’un texte de Anna Kavan


Mise en scène : François Verret

Avec : Mitia Fedotenko, Hanna Hedman, Alessandro Bernadeschi (rôle repris par Fabrice Lambert), Marta Izquierdo Muñoz (rôle partagé en 2010 avec Chiharu Mamiya), Dorothée Munyaneza, Martin Schütz, Graham F. Valentine, François Verret

Direction musicale :  Graham F Valentine, Martin Schütz et Dorothée Munyaneza
Collaboration artistique à la partition sonore : Alain Mahé et Manu Léonard
Scénographie : Vincent Gadras
Lumières : Christian Dubet et Gwendal Malard
Régie générale : Karl-Emmanuel Le Bras
Régie lumière : Gwendal Malard ou Christian Dubet
Régie son : Céline Seignez
Machinistes : Karl-Emmanuel Le Bras et Marion Piry
Costumes : Eve Le Trévedic avec la collaboration de Bénédicte Gougeon
Création marionnette et tournage des images : Jean Marc Ogier
Montage image : Rodolphe Dubreuil
Coordination générale : Marion Piry

Durée : 70 minutes

Co-production : Théâtre Nanterre-Amandiers | Théâtre national de Bretagne, Rennes | MC2, Grenoble | Espace Malraux, Chambery

Ice écrit en 1967 a été publié en français sous le titre Neige aux éditions Stock.

Anna Kavan, Ice

C’est l’hiver,
c’est l’hiver pour ceux qui sont là
immobiles dans un état de vie partiellement suspendue.
Ce qui interrompt le refroidissement de leur vie
c’est une voix…
Cette voix réveille en eux
des mémoires, des désirs, des visions :
« je songeais à la glace envahissant le monde,
projetant son ombre de mort lente.
Des falaises de glace grondaient dans mes rêves,
des déflagrations hallucinantes tonnaient,
des icebergs se fracassaient, projetant d’énormes blocs dans le ciel
comme des fusées.
D’aveuglantes étoiles de glaces bombardaient le monde de rayons
qui fissuraient et pénétraient le sol,
remplissant le noyau de la terre de leur froid mortel,
renforçant le froid de la glace qui avançait.
Et toujours à la surface, l’indestructible masse de glace allait de l’avant,
détruisant implacablement toute vie sur son chemin.
J’avais un terrible sentiment de hâte et d’urgence,
il n’y avait pas de temps à perdre et je perdais du temps.
C’était une course entre la glace et moi. »

Ice, par Raymond Paulet

François Verret monte Ice, une écriture scénique inspirée de l'œuvre éponyme de la grande voyageuse anglaise et héroïnomane Anna Kavan. Peut-être en est-il de l'écriture de François Verret ce qu'il en est du rhizome : région continue d'intensité, vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant toute orientation sur un point culminant ou vers une fin extérieure. Sur les plateaux François Verret développe cet art de faire parler ce qui d'habitude ne s'exprime pas par des mots.
Ice est pétrie de ces matières-là : mots et silences, corps et souffles, voix et chants, grain et fluidité, forces et fulgurances, transparences et opacités, velours et tulles… Epaisseurs de sens dans lesquelles le doute se substitue à l'assurance, l'espace scénique est modelé par l'élasticité, où l'on touche à un point de suspension au-delà de toute syntaxe.
Alors que François Verret est encore en recherche, que faut-il croire, que faut-il savoir, à l'entendre en parler ? Alors qu'il nous livre des pistes qui ne sont pas des appuis, d'autres qui pourraient en être, alors qu'il faut se méfier des effets de sens comme d'une langue qui pétrifie. Ce jour-là Verret tient Ice en une formule : un concert trash. Ce jour-là…
Point de départ il y a, pas un centre, le roman d'Anna Kavan, Ice, qui décrit une débâcle glaciaire. Ecrit par une femme libre, solitaire et héroïnomane, Ice raconte un monde en proie à un cataclysme qui saisit, fige le vif, contamine les esprits. Libère les pulsions ?
Sur cette toile de fond (métaphore de ce qui gangrène notre monde ?) apparaissent les figures d'un narrateur, témoin ou voyeur, d'une femme plurielle, « a girl », d'un homme qui l'a aimé et l'aime encore, d'un maître, inscrits dans des rapports de soumission et de domination dans une sorte de mouvement perpétuel. Sans résolution ? Destinées soumises donc à ces forces intérieures ainsi qu'au chaos extérieur… Ice tisse les questions du désir masculin, peut-être tyrannique, de la victime « ligne de force sourde qui court sous l'écriture scénique, qui excède le dicible mais qui fait partie du nerf du plateau », de l'addiction sous différentes formes.
François Verret ne convoque pas, il invite à sa table de travail le Sacher-Masoch de Deleuze, les Fragments d'un discours amoureux de Barthes, le flou ambigu des photographies de Mickael Ackerman, les tessitures de Nina Hagen et Nina Simone… Mais surtout ses complices, danseurs, chanteurs, musiciens, tendus dans la réalisation d'une œuvre sensible et sensuelle, où quelque chose se révèle sans trahir aucun secret.

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