© Mathieu Onuki & Seokkyung Bae

Archives

Sans Retour

juil
06
Festival d’Avignon

On pourrait dire de manière enfantine qu’un plateau de théâtre est un bateau avec un capitaine, un équipage, que c’est une petite humanité qui s’embarque dans une aventure dirigée par un metteur en scène et qu’il y a toujours le risque que celui-ci se révèle être une sorte d’Achab plus ou moins dérisoire, fou monomaniaque, tyran autodestructeur…

Mais le plateau ici, c’est aussi un espace vide, blanc, subjectivement immense qui peut ne pas être narratif, ne pas être préoccupé de raconter l’histoire de Moby Dick mais plutôt d’inventer ce qui dans cette fiction a trait à notre propre histoire, à nous-mêmes.
Ce qui se joue sur scène, à travers ce récit, parlé, chanté par Ismaël, d’une chasse à la baleine blanche menée par Captain Achab et son équipage ,c’est un mouvement de perte, dangereux, aveugle, qui semble parler de l’humain en général ; parler du monde dans lequel nous vivons.


Il s’agit d’une poursuite, d’une quête insatiable, sans fin, impérative, qui mène les uns et les autres à ne pas pouvoir s’arrêter, ni se satisfaire de supplétifs à cet absolu qu’ils cherchent.


Ce qui donne au Captain Achab le sentiment d’exister c’est l’exaltation et la mise en jeu des forces physiques humaines vers un but qui, escompte-t-il, serait « grandiose », fût-il un leurre. Ce qui l’habite c’est le désir de tempêtes et non pas le calme. Ce sont, de tempête en tempête, des soifs d’intensités pures parce qu’elles sont le lieu d’un plaisir, d’un vertige.
Le plateau est le lieu où sont visibles les forces intérieures et extérieures qui secouent, malmènent, déséquilibrent des êtres embarqués dans une chasse sans retour, soumis à des peurs, à des désirs irrationnels, contradictoires et aux violences atmosphériques du monde dans lequel ils vivent.


Ce qu’ils cherchent à atteindre si obstinément c’est la baleine blanche.
La baleine blanche c’est bien sûr une métaphore, c’est une passion, c’est l’autre, c’est un impossible, c’est une vérité, ce sont toutes les forces du mal, c’est une œuvre d’art, c’est une utopie… bref c’est ce que chacun veut y mettre.
Ce qui importe, c’est de la traquer, c’est de la saisir, de la posséder, de la dompter, de la capter, de la tuer symboliquement au risque qu’elle vous tue…


La question est : qu’est ce qui se joue entre le chasseur et la proie ?


Par glissement à l’échelle de notre vie intime, qu’en est-il du jeu dangereux et en partie aveugle qui pousse l’un et l’autre dans une bataille dont l’enjeu est obscur mais vital ?
Jusqu’où suivre quelqu’un ?
Pourquoi ?
Et si l’autre est fou, comment faire ?
Et à l’échelle du politique où la soif d’absolu, le vouloir dominer, le phantasme de puissance sont si omniprésents, peut-on mettre en scène la faillite de cette foi en l’absolu que drainent encore aujourd’hui des idéologies de toutes sortes ?

François Verret, juin 2006

Générique

Sans Retour

Textes extraits de The fiery Hunt (La Chasse ardente) de Charles Olson, poète américain (1910-1970) inspiré par la lecture de Moby Dick d’Herman Melville

Mise en scène : François Verret
Avec la collaboration artistique de : Sylvie Blum

Avec : Mathurin Bolze, Mitia Fedotenko, Marta Izquierdo Munoz, Dimitri Jourde, Angela Laurier, Dorothée Munyaneza, Line Tormoen (rôle repris en 2008 par Alexandra Gilbert puis Chiharu Mamiya)

Coordination générale : Marion Piry
Conception du dispositif lumières : Christian Dubet
Écriture lumière : François Verret
Régie lumière : Gwendal Malard
Partition sonore : Alain Mahé
Conception dispositif son et enregistrements : Céline Seignez, Alain Mahé
Régie son : Céline Seignez
Stagiaire son : Géraldine Foucault
Costumes : Tifenn Morvan
Confection : Tifenn Morvan, Martine Philippe
Stagiaires costumes : Gehane Sevellec, Laure Fonvieille
Construction et régie plateau : Vincent Gadras, Stéphane Potiron
Renforts régie : Vincent Gadras, Karl-Emmanuel Le Bras, Matthieu Houlet

Durée : 50 minutes

Remerciements : Jean-Marc Ogier, Jacques Gandemer, Nolwenn Goupil, Goury, Cécile KretschmarZouzou Leyens, Maurice Salem et au personnel du T.N.B.

Production déléguée : Théâtre National de Bretagne, Rennes
Co-production : Festival d’Avignon | Théâtre de la Ville, Paris | Opéra de Lille | L’apostrophe Scène Nationale, Cergy Pontoise | La Compagnie FV, Paris

Sans retour, par Gwenola David

Une danse du déséquilibre
Embarqués dans un vaisseau fantôme perdu dans le désert laiteux d'océans imaginaires, les interprètes bataillent et s'emportent harponnés par les vents contraires du désir qui les entraîne dans une danse du déséquilibre. Cet improbable équipage manipule à vue les éléments de la scénographie et les lumières, sous le regard de François Verret, tel un capitaine ou un chef d'orchestre à son pupitre. Les corps vacillent, se dressent, ploient sous la bourrasque d'impressionnantes souffleries, bouches monstrueuses qui grondent dans la tempête déchaînée des passions et ne relâchent leurs proies humaines que le temps d'une fugitive accalmie.


Portées par la voix grave et envoûtante de Dorothée Munyaneza, chanteuse en exil de son Rwanda natal, les paroles de The fiery Hunt de Charles Olson (1910-1970) inspirés de Moby Dick, tournoient dans les airs comme des lambeaux d'obsédants souvenirs. « Chasse », « haine », « massacre »... hantent la blancheur étale et inscrivent dans la chair leurs déflagrations cruelles. Mathurin Bolze, Mitia Fedotenko, Marta Izquierdo Munoz, Dimitri Jourde, Angela Laurier et Line Tormoen se jettent dans la course, voraces et tourmentés, éprouvant sans répit l'ivresse de l'envol et la fatalité de la chute. Entre énergie furibonde et atonie soudaine, ils traduisent par des états de corps et de nerf l'indicible vertige de leur quête insensée. Ces naufragés dansent au dessus du gouffre des chimères. Sans retour.

Sans retour, par Irène Filiberti

Dans la blancheur du plateau, un espace vide, telle une page blanche, pour s’élancer à l’aventure. Rompre les amarres avec les discours, les références aux grands textes qui ont nourri les dernières des créations de François Verret. C’est, nous dit aujourd’hui le chorégraphe, un mouvement “sans retour”. Pour faire de cet inattendu, un véritable voyage vers un horizon lointain, il a réuni sur un même vaisseau fantôme, la scène, un groupe d’artistes de multiples provenances  - acteurs, musiciens, danseurs, circassiens et autres inventeurs bateleurs, indispensables compagnons de création : éclairagistes, scénographes.

Le projet de cet embarquement : mettre en danse, en mouvement, en actes, en images, une poursuite insatiable. Véritable quête de l’existence qui se révèle à chacun de nous dans toute son énigme. Sans retour est un mouvement en proie au déferlement d’une nature silencieuse et soumise aux éléments les plus déchaînés. Sur les plus hautes vagues, sous les vents les plus forts, arrimés en un véritable corps à corps avec le langage et l’écriture scénique, les acteurs officient, ploient, chutent, louvoient, entre pesanteur et suspens. François Verret met en scène ce que les mots échouent à dire. Un paysage poétique forgé de mystérieuses mémoires, ombres, traces, signes.

Sans Retour ouvre une voie où projeter l’imaginaire et son destin. Celui de la création comme geste porteur d’une utopie. Un espace commun où il serait possible de vivre autrement ensemble.

Irène Filiberti : Quelle démarche avez-vous mise en oeuvre pour la création de ce nouveau spectacle, intitulé Sans Retour, dont quelques signes indiquent qu’il porte la trace d’un roman de Melville?
François Verret :  Au début des répétitions, je n’ai pas de vision prédéterminée de l’objet que je cherche à construire, mais juste quelques intuitions… et une « sensation de l’espace ». Pour cette pièce, un espace vide, blanc, subjectivement immense. Les acteurs-danseurs présents sur le plateau sont hantés par la tragédie de Moby Dick qu’ils relient à des images fantômes, aux paysages mémoires, figures réelles de leur propre histoire. Ces figures insatiables, dévoratrices, possédées d’une soif d’absolu et qui font partie de l’énigme humaine. Le travail lui-même, en amont du spectacle, est une dérive d’une île de désordre à l’autre. Autrement dit, un vaste chantier d’expérimentations. Peu à peu, au fil d’essais de toutes sortes, la forme scénique surgit et à son stade dernier, je veille à ce qu’elle offre plusieurs niveaux de sens, de lectures, à ce qu’elle soit traversée de questions muettes. Car pour nous, sur scène, plutôt que de mettre en mots, il s’agit davantage de cartographier un monde. Cette carte ne reproduit pas un inconscient fermé sur lui-même, elle le construit.
IF : Quel en est le motif et comment le reliez-vous à Moby Dick ?
FV : Tenter de décrypter de quoi est fait l’humain, s’atteler en particulier à ce qu’on appelle « sa part maudite» faite de désirs troubles, de cruauté, d’aveuglements, de démesure, c’est une part du travail. Avec un questionnement partagé cherchant à déceler où, quand, comment, ressurgit « la bête humaine» à l’échelle du social, de l’intime, du politique. Melville a écrit son Moby Dick à partir d’un fait divers presque banal, un naufrage. « Ce n’était pas un accident » dit-il. Partant de là, il a certes imaginé la baleine blanche, mais il a aussi inventé Achab, « captain Achab », cette figure mythique universellement répandue, celle d’un fou monomaniaque, d’un tyran autodestructeur. Achab, dans tous ses excès, est une figure théâtrale hors de toute mesure, tout comme Le Roi Lear ou Macbeth. Ismaël est une autre figure essentielle. « Call me Ismaël », ces premiers mots du roman de Melville font aussi le titre d’un très beau texte du poète américain Charles Olson qui m’a inspiré. Ismaël est le seul survivant du naufrage. Il est celui qui revient et qui essaie de raconter, mais il s’agit d’une mémoire trouée. Ce qui me renvoie à une autre citation : « le fabuleux prend tout naturellement naissance sur le corps vrai d’un évènement bouleversant et terrible »


Galerie